
Le jour où la météo est entrée dans le bulletin de paie
Le climat n'a pas attendu 2026 pour entrer dans la paie. Dès 1946, le chômage intempéries indemnisait déjà les ouvriers du bâtiment privés de chantier par le gel, la neige ou le vent. Quatre-vingts ans plus tard, la canicule rejoint la même liste, et de nouveaux dispositifs s'ajoutent : obligations de prévention chaleur, autorisation d'absence des sapeurs-pompiers volontaires salariés, congé pour catastrophe naturelle. Cet épisode retrace comment un mécanisme pensé pour le froid s'est mis à protéger du chaud, et pose la question qui monte dans les services paie : le climat est-il en train de devenir un nouveau fait générateur de paie, au même titre que la maladie ou la maternité ? Un tour d'horizon des textes en vigueur et des propositions en discussion.
Roubaix, janvier 1947. Un chantier à l'arrêt. Le gel a tout figé, le mortier comme les mains.
Raymond souffle dans ses mains. Marcel, le chef de chantier, fixe le ciel blanc.
— Quatre jours qu'on ne pose plus une brique. On fait quoi ?
— D'habitude ? Rien. On rentre, on attend, on ne touche pas un franc.
Raymond pense à la fin du mois. Au loyer. Il n'a pas choisi le gel, et c'est lui qui va payer.
— Et cette fois ?
Marcel sort une feuille de sa veste, encore pliée en quatre.
— Cette fois, il paraît qu'il y a un truc. Voté cet automne. Le chômage intempéries. Quand le froid arrête le chantier, une caisse compense une partie de la journée perdue.
— Une partie de ma paie… parce qu'il gèle ?
— Parce qu'on ne peut pas travailler. Nuance. Ce n'est pas un cadeau, c'est une compensation.
Raymond regarde la feuille, puis le ciel.
— Première fois que la météo entre dans ma paie.
Il ne croit pas si bien dire. Ce jour-là, le temps qu'il fait vient d'entrer sur le bulletin. Par la porte du froid.
Soixante-dix ans plus tard, il y reviendra. Par la chaleur, cette fois.
Le chômage intempéries, né en 1946
Le chômage intempéries, tu crois que c'est une usine à gaz de plus. Et comme beaucoup dans les équipes de paie, tu croises sûrement les doigts pour ne jamais avoir à le gérer 😉. J'ai longtemps pensé pareil. Puis j'ai regardé d'où il venait.
Loi du 21 octobre 1946. Un an, seulement, après la Sécurité sociale.
Remets-toi dans l'époque. Le pays est en ruines, et qui rebâtit ? Les gars du bâtiment. Sauf que le bâtiment a un ennemi que beaucoup d'autres métiers ignorent : le ciel.
Il gèle, la truelle ne prend plus. Il pleut, le chantier devient une patinoire. Le vent se lève, l'échafaudage devient un piège.
Et à chaque fois, la même sanction. Chantier à l'arrêt, ouvrier à zéro. Il n'a rien fait de mal. Il s'est levé, il est venu. C'est le ciel qui a décidé. Et c'est lui qui ne mange pas ce soir-là.
En 1946, on décide pour la première fois de ne plus lui faire porter ça seul.
— Si on paie les jours d'arrêt, aucune entreprise ne suivra.
— Et si on ne paie rien, tes meilleurs ouvriers claquent la porte au premier hiver.
— Alors on mutualise. Chacun cotise, la caisse rembourse celui qui est à l'arrêt.
Et c'est là qu'ils trouvent l'idée judicieuse. Plutôt que de faire payer l'entreprise toute seule, ou de laisser l'ouvrier à sec, on met tout le monde autour de la table. Chaque boîte du bâtiment verse à une caisse commune, les CIBTP. Un chantier s'arrête ? La caisse indemnise l'ouvrier et rembourse à l'entreprise une partie de son avance. Le risque n'est plus sur une seule tête. Il est partagé. Retiens bien ce mot, mutualiser, on va le retrouver plus tard.
Et regarde la liste des intempéries reconnues à l'époque. Le gel, la neige, le verglas, la pluie, le vent. Cinq visages du froid et de l'eau.
La chaleur ? Nulle part. En 1946, va expliquer à un maçon qu'on arrêtera un jour un chantier parce qu'il fait trop chaud. Il te rirait au nez.
Cette liste ne bouge pas pendant près de 80 ans.
Et puis le climat, lui, a bougé.
— On a des chantiers à l'arrêt en plein juillet. Coups de chaleur. On fait quoi ?
— La canicule n'est pas dans la liste. Elle date de 1946.
Le décret du 28 juin 2024 finit par trancher. La canicule rejoint les causes d'intempéries qui ouvrent droit au régime. 78 ans après le gel de Roubaix, la chaleur entre par la même porte.
Un texte écrit pour protéger du froid se met à protéger du chaud. Personne n'a rien réinventé. On a juste ajouté une ligne à une liste de 1946.
Et cette ligne, ce n'est que le premier fil d'une pelote bien plus grosse. Le climat ne frappe pas à la porte de la paie. Il est déjà entré. La seule question, c'est : jusqu'où ?
Le climat dans la paie de 2026
Reviens avec moi en 2026. Ce que je viens de te raconter, ce n'est pas une vieille histoire de maçons. C'est le début de quelque chose. Le climat s'installe dans nos bulletins, ligne après ligne, et l'été qu'on vient de passer, avec ses canicules et ses incendies, l'a rappelé à tout le monde. Laisse-moi te montrer où il est déjà, concrètement.
La canicule, ce n'est plus une affaire de bon sens
Avant, quand il faisait trop chaud, tu comptais sur le bon sens du manager pour lever le pied. Depuis le décret du 27 mai 2025, en vigueur au 1er juillet 2025 et logé aux articles R. 4463-1 à R. 4463-8 du Code du travail, ce n'est plus une option. La chaleur devient un risque professionnel à part entière, au même rang que le bruit ou les produits chimiques. Et tout se déclenche non pas sur un thermomètre, mais sur la vigilance Météo-France : dès le jaune, ça bouge, l'orange et le rouge serrent la vis. L'été 2026 aura été son premier vrai test grandeur nature.
Et pour toi, en paie, ça change quoi ?
- Pas de nouvelle ligne sur le bulletin, mais de nouvelles variables à traiter : horaires décalés, pauses, planning remanié
- Décaler une équipe aux heures fraîches, c'est parfois faire tomber des majorations
- Le sujet sort de la seule santé au travail pour venir toucher le temps de travail. Donc toi.
Quand ton salarié part au feu
Cet été, tu l'as forcément vu passer : près de 7 000 départs de feu, des pompiers appelés en renfort partout. Et beaucoup de ces pompiers, ce sont des salariés. Le tien, peut-être. Et c'est là que ça devient savoureux : c'est une loi de programmation militaire, celle du 16 août 2026, qui vient au passage leur accorder une autorisation d'absence exceptionnelle, sans préavis, quand une crise majeure les mobilise. La paie va vraiment se nicher partout.
Et côté paie, ça donne quoi ?
- Gérer l'absence, la tracer, l'articuler avec les vacations que verse le SDIS
- Une réduction de cotisations patronales existe pour ces employeurs, jusqu'à 10 000 € par an, mais elle s'éteint fin 2026 sauf prolongation. À ne pas laisser filer.
- Le don de jours de repos entre collègues, encadré par le Code de la sécurité intérieure, peut aussi entrer dans la danse
Prévention, intempérie, pompiers, télétravail les jours de canicule. Tu vois le problème ? On empile les réponses, une par une, sans jamais poser la vraie ligne, celle qui dirait franchement « absence pour événement climatique ».
Et le plus fou, c'est qu'un congé pour catastrophe naturelle existe déjà, aux articles L. 3142-48 et suivants du Code du travail. Sauf qu'il ne sert qu'à aller aider les autres, bénévolement, sans être payé. Le salarié dont la maison est sous l'eau, lui ? Rien. On a prévu le secouriste, pas le sinistré. Cherchez l'erreur.
Deux propositions de loi veulent corriger le tir, une au Sénat, une à l'Assemblée. Pour l'instant, rien n'est voté. Ça vit sur le papier des parlementaires, pas encore sur un bulletin.
Alors je te pose la question car ce sujet va revenir à chaque canicule : le climat est-il en train de devenir un nouveau fait générateur de paie, comme la maladie ou la maternité en leur temps ? Et si un vrai congé climatique arrive, qui va le financer : l'employeur, une caisse mutualisée comme en 1946, ou l'État ?
Le climat, nouveau fait générateur de paie ?
Si tu es arrivé jusqu'ici sans transpirer, bravo : c'est déjà un exploit après ces semaines de canicule à répétition. Un grand merci à toi.
En 1947, Raymond découvrait qu'une caisse pouvait compenser une journée volée par le gel. Il ne le savait pas, mais il vivait un basculement : le jour où la paie a commencé à composer avec le temps qu'il fait. 80 ans plus tard, on en écrit le chapitre suivant, toi et moi, entre canicules, incendies et propositions de loi.
Et comme souvent dans notre métier, on avance sans mode d'emploi, en bricolant avec des textes anciens qu'on plie à des réalités qu'ils n'avaient jamais vues venir.
Chronologie
| Date | Événement | Source |
|---|---|---|
| 21/10/1946 | Loi n° 46-2299 instituant le régime de chômage intempéries pour les salariés du bâtiment et des travaux publics : indemnisation des jours d'arrêt dus aux intempéries, gérée par les caisses CIBTP. | · |
| 28/06/2024 | Décret ajoutant la canicule à la liste des conditions atmosphériques ouvrant droit au régime de chômage intempéries du BTP (art. D. 5424-7-1 du Code du travail). | · |
| 27/05/2025 | Décret relatif à la protection des travailleurs contre les risques liés à la chaleur : création du chapitre III (art. R. 4463-1 à R. 4463-8), obligations de prévention déclenchées sur la vigilance Météo-France. Entrée en vigueur au 1er juillet 2025. | · |
| 16/08/2026 | Loi de programmation militaire dont l'article 37 crée une autorisation d'absence exceptionnelle sans préavis pour le sapeur-pompier volontaire salarié mobilisé lors d'une crise majeure. | · |
Sources historiques
- Loi n° 46-2299 du 21 octobre 1946 relative aux indemnités accordées en cas d'intempéries (travailleurs du bâtiment et des travaux publics)
- Décret n° 2024-630 du 28 juin 2024 relatif au régime particulier d'indemnisation des salariés par les entreprises du bâtiment et des travaux publics en cas d'arrêt de travail occasionné par les intempéries (art. D. 5424-7-1)
- Décret n° 2025-482 du 27 mai 2025 relatif à la protection des travailleurs contre les risques liés à la chaleur (art. R. 4463-1 à R. 4463-8 du Code du travail)
- Loi n° 2026-791 du 16 août 2026 actualisant la programmation militaire pour les années 2024 à 2030 et portant diverses dispositions intéressant la défense (art. 37 : autorisation d'absence des sapeurs-pompiers volontaires)
- Code du travail, article L. 3142-48 et suivants relatifs au congé pour catastrophe naturelle
Citer cet épisode
Olivier Teulieres, « Le jour où la météo est entrée dans le bulletin de paie », StoryPaie #15, Dicopaie, 28/09/2026. Disponible sur : https://www.dicopaie.com/storypaie/chomage-intemperies-canicule-paie-climat
© StoryPaie 2026, Dicopaie. Reproduction partielle autorisée avec mention de l'auteur et lien vers la source.
Les références et liens sont vérifiés à la publication. La réglementation évolue et certaines sources peuvent devenir obsolètes ou inaccessibles. Si vous repérez une erreur ou un lien rompu, signalez-le via la page Contact : les corrections sont apportées au fil de l'eau.


