
Les prud'hommes : quand la paie devient une affaire d'État.
Le conseil de prud'hommes n'est pas une institution récente. Le décret du 18 mars 1806 en établit le premier à Lyon, sous Napoléon Ier, pour trancher les conflits entre fabricants et ouvriers de la soie : neuf membres, cinq négociants-fabricants et quatre chefs d'atelier. Deux siècles plus tard, ce sont toujours des juges non professionnels, élus à parité, qui tranchent la majorité des litiges du contrat de travail. Le système est une singularité française : l'Allemagne, le Royaume-Uni et l'Espagne confient ce contentieux à des magistrats professionnels. Pour la paie, l'enjeu est double : les absences des conseillers prud'homaux ouvrent droit à maintien de salaire à tracer, et le bulletin devient la pièce de preuve centrale en cas de litige. Cet épisode retrace cette histoire et ses conséquences concrètes sur la gestion de la paie.
Ça vient d'où, ces prud'hommes ?
On a tendance à croire que le conseil de prud'hommes est une création plutôt moderne.
Il faut pourtant remonter à Lyon en 1806. Napoléon crée le premier conseil pour régler les conflits entre ouvriers et employeurs dans la soie.
Illustration d'une soierie à Lyon
Extrait du décret du 18 mars 1806 instituant un conseil de prud'hommes de Lyon :
Article 1 : Il sera établi à Lyon un conseil des prud'hommes composé de 9 membres, dont 5 négociants-fabricants et 4 chefs d'ateliers.
L'idée ? Des juges élus parmi les salariés et les employeurs qui tranchent des petits différents du quotidien. Et ça dure : en 2025, ce sont encore des non-professionnels qui tranchent la majorité des litiges liés au contrat de travail.
Article 6 : Le conseil des prud'hommes est institué pour terminer, par voie de conciliation les petits différents qui s'élèvent journellement, soit entre des fabricants et des ouvriers, soit entre des chefs d'atelier, des compagnons ou des ouvriers. Il est également autorisé à juger, jusqu'à la somme de 60 francs, sans forme ni frais de procédure et sans appel, les différents à l'égard desquels la voie de conciliation aura été sans effet.
A noter qu'en 2025, le conseil de prud'hommes statue en dernier ressort pour les litiges dont le montant est inférieur ou égal à 5 000 €. Il n'est donc pas possible de faire appel de la décision. Un point souvent méconnu des justiciables !
Et ailleurs en Europe, on fait comment ?
Ce système unique au monde intrigue car ...
- En Allemagne, il existe les Arbeitsgerichte, littéralement des "tribunaux du travail" présidés par un magistrat professionnel, avec 2 assesseurs (un représentant des salariés et un représentant des employeurs).
Le saviez-vous ? En Allemagne, vous n'avez que 3 semaines pour contester votre licenciement. A défaut de respect de ce délai, votre licenciement est considéré comme définitivement valide !
- Au Royaume-Uni, les Employment Tribunals font appel à un juge professionnel et des assesseurs, mais tout est cadré dans un esprit d'efficacité.
Contrairement à la France, ces tribunaux du travail anglais sont beaucoup plus récents et ont fait leur apparition en 1964. C'est en 1998 qu'ils ont pris ce nom d'Employment Tribunal.
- En Espagne, une juridiction sociale spécialisée (Les Juzgados de lo Social) s'en occupe, sans représentants élus avec un juge unique !
Et du côté de la paie ?
✅ Absences des conseillers = maintien de salaire
En raison de la représentation unique du CpH, les conseillers prud'homaux doivent pouvoir siéger librement, donc s'absenter tout en étant rémunérés. Ces absences sont indemnisées selon des règles précises : pense à bien les tracer et les gérer en paie.
✅ Le bulletin de paie = pièce essentielle en litige
Tout ce qui est inscrit ou calculé sur le bulletin peut devenir une preuve. Montants, primes, heures supplémentaires, régularisations,... : il est fortement recommandé d'arriver avec un dossier bien argumenté et détaillé. Sinon, gare aux désillusions sur l'issue du litige !
✅ Petits ou gros montants, stars ou anonymes = même combat
Le conseil juge de tout : quelques heures impayées ou plusieurs millions, comme dans l'affaire Kerviel ou pour des stars du foot. En paie, chaque dossier compte.
Chronologie
| Date | Événement | Source |
|---|---|---|
| 18/03/1806 | Le décret du 18 mars 1806, pris sous Napoléon Ier à la requête de la chambre de commerce de Lyon, institue le premier conseil de prud'hommes. Composé de neuf membres (cinq négociants-fabricants et quatre chefs d'atelier), il règle les conflits entre fabricants et ouvriers de la soie. | Lien |
| 27/05/1848 | Le décret du 27 mai 1848, sous la IIe République, établit la parité entre représentants des employeurs et des salariés au sein des conseils de prud'hommes (la composition de 1806 était favorable au patronat). | Lien |
| 27/03/1907 | La loi du 27 mars 1907 réforme l'organisation des conseils de prud'hommes, leur mode d'élection et le paritarisme, et étend la juridiction à de nouvelles catégories professionnelles. | Lien |
| 18/01/1979 | La loi du 18 janvier 1979 consacre le conseil de prud'hommes comme juridiction spécifique et nationale, généralisée sur l'ensemble du territoire. | Lien |
| 01/09/2020 | Le décret n° 2020-1066 du 17 août 2020 porte le taux de compétence en dernier ressort du conseil de prud'hommes de 4 000 à 5 000 euros, pour les instances introduites à compter du 1er septembre 2020 (article D. 1462-3 du Code du travail). | Lien |
Personnalités liées
- Napoléon Ier — Empereur des Français — À l'origine du décret du 18 mars 1806 instituant le premier conseil de prud'hommes à Lyon, texte fondateur de la juridiction prud'homale présenté par l'épisode.
Sources historiques
- Décret du 18 mars 1806 portant établissement d'un conseil de prud'hommes à Lyon
- Texte intégral de la loi du 18 mars 1806 (napoleon-histoire.com)
- Archives départementales du Rhône, historique du conseil de prud'hommes de Lyon (loi de 1806, décrets de 1809 et 1810)
- Code du travail, article D. 1462-3 (taux de compétence en dernier ressort du conseil de prud'hommes : 5 000 euros)
- Code du travail, article R. 1462-1 (cas dans lesquels le conseil de prud'hommes statue en dernier ressort)
- Décret n° 2020-1066 du 17 août 2020 relatif au relèvement du taux de compétence en dernier ressort des conseils de prud'hommes
- Kündigungsschutzgesetz (§ 4 KSchG), délai de trois semaines pour contester un licenciement devant l'Arbeitsgericht (Allemagne)
Citer cet épisode
Olivier Teulieres, « Les prud'hommes : quand la paie devient une affaire d'État. », StoryPaie #7, Dicopaie, 07/07/2025. Disponible sur : https://www.dicopaie.com/storypaie/conseil-prudhommes-histoire-1806-lyon-paie-litige
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